
Je me souviens, nous nous levions au creux de la nuit...
Devant nous, le chemin, à peine visible, nous menant vers la forêt, souveraine et lourde de promesses. Nous nous enfoncions, mes frères et moi, dans elle, à pas de loup, sans un mot. Les oreilles aux aguets, nous écoutions les grincements, craquements et bruissements. Le végétal emplissait nos narines. L’air piquant, bien que délicieux de fraîcheur, brûlait le nez et les oreilles. Mes pieds se recroquevillaient dans les bottes malgré les grosses chaussettes. Nous marchions, sans trop voir, avec dame lune pour seul éclairage, mais mes deux grands frères savaient parfaitement quelle direction prendre.
Peu à peu, l’aube naissait et éclairait de sa lumière pâle les arbres alentours. Des oiseaux commençaient à pépier. Non loin, on entendait un grognement, « un sanglier ! » disait le grand frère. Euh …Un sanglier, c’est plutôt une grosse bête. « Il ne charge que si on l’attaque ». Ouf !
Après une bonne heure de marche, nous arrivions sur le plateau des Fagnes. Les rayons de soleil, telle la baguette d’une fée, illuminaient le givre de ses rayons dorés. C’était beau comme au premier jour du monde. Nature virginale. Moi, depuis ma condition d’humaine, je mesurais combien elle vivait, parfaite, sans nous. Et en même temps, de nous, jouir d’elle, peut-être vibrait-elle à son tour de notre regard ?
Nous prenions un sentier de côté quittant le dur pour les tourbes spongieuses. Les bottes s’enfonçaient et menaçaient de prendre l’eau. Avec nos vêtements bruns et verts, nous espérions nous fondre dans le paysage et ainsi, tromper les animaux. Restait leur odorat mais sur nous, point d’odeurs synthétiques. Lorsque nous parlions, c’étaient à mots brefs et à voix murmurée. Je souriais à l’intérieur de voir mes frères si tendus de leur quête : voir et photographier les cerfs, les biches, les chevreuils, laies et marcassins. Reste atavique du chasseur ? Moi, ce que j’aimais surtout, c’était marcher et jouir de mes sens affolés de beauté.
D’expérience, mes frères connaissaient les endroits où se pointaient les habitants des lieux pour brouter tranquilles les herbes rares de l’hiver. Dès que nous apercevions un museau, nous nous baissions et restions immobile depuis le poste d’observation. A l’aide de jumelles, nous guettions leur moindre mouvement. Eux, de temps en temps, levaient la tête. On se recroquevillait un peu plus si possible, comme des diables dans une boîte. Nous restions parfois une demi heure, fascinés par leur majesté. Très vite, le froid me pénétrait. Pas question pourtant de réclamer. J’étais sage et docile, je respectais les règles du jeu. Mais au signal de repartir, j’étais soulagée d’enfin pouvoir me réchauffer par la marche.
Une paire d’heures se passait ainsi. Un lieu de broutage, l’attente, les jumelles, la joie d’une bête cadrée dans l’objectif photo, … Puis venait le temps de rebrousser chemin. Le jour était pleinement levé. Nous croisions les "simples" promeneurs qui débutaient leur promenade. Nous, nous échangions gaiement les impressions de la nôtre. La fin du chemin…la voiture. Café fumant et tartines attendaient nos estomacs affamés.
Avec le ventre plein et la chaleur retrouvée se pointait la fatigue. Mais pas l’ombre d’un regret. Grâce à l’énergie et à la passion de mes frères, j’avais pu m’arracher du lit pour vivre avec eux le sentiment profond d’appartenir à la nature. Je me sentais neuve et lavée de la civilisation. Aujourd’hui, ce germe sauvage est toujours gravé dans mon cœur comme un précieux héritage.