jeudi 13 août 2009

Paradoxes


Plus je veux saisir la vie, plus elle s’éloigne
Plus je veux retenir le suc, plus le monde est aride
Plus je veux me détendre, moins je souris

Plus je veux contrôler l’espace, plus je me sens à l’étroit
Plus je veux ne pas souffrir, plus l’enfermement me guette
Plus je veux savoir pourquoi je suis là, moins je me sens exister

Plus je veux ne pas me tromper, plus je me perds
Plus je veux être délivrée, plus je vis la peine
Plus je veux devenir, moins je suis là

Plus je veux la perfection, plus je culpabilise
Plus je veux que ce soit autrement, plus ça ne change pas
Plus je veux être quelqu’un, moins je suis à l’écoute

Plus je veux que tu sois là, plus je me sens seule
Plus je veux l’harmonie, plus je vis la guerre
Plus je veux être comme tout le monde, moins j’aime qui je suis

Plus je veux m’oublier, plus les pensées m’enchaînent
Plus je veux du pouvoir, plus je me sens pauvre
Plus je veux être pure, moins je suis sensible

Plus je veux être ailleurs, plus je suis en prison
Plus je veux être rassurée, plus je doute
Plus je veux le bonheur, moins j’aime la vie

Et au fait, qui est "je" ?

mercredi 29 juillet 2009

Nudité


Se dénuder,
c'est enlever les couches qui recouvrent la nudité
et non pas,
enfiler un costume de nudité pour recouvrir les autres costumes que l'on veut voir disparaître.

Encore mieux...se dénuder, c'est juste voir les couches qui recouvrent la nudité et s'offrir à la confiance d'être nu(e).

mardi 28 juillet 2009

Bénédiction

Une petite inquiétude au réveil.
Un rêve troublant.
Le nuage s'est installé, insidieux, à bas bruit.
Voici la morne attitude,
Le vivre dans la prison-tête aux barreaux invisibles que sont les pensées.
Toujours ailleurs, toujours demain ou il y a quelques heures.
Frustration sans raisons, tout pour être heureux.
Et pourtant cette amertume et ce corps lourd
Donnent à la vie une teinte en grisé, comme une demi-mort.
Seuls l'écoute, l'arrêt de faire, permettent à cette mélodie tristounette
De s'élever, de révéler ses notes une à une.
Ne pas s'aimer, vouloir être quelqu'un d'autre,
Etre déchiré par des désirs contradictoires:
l'un de s'échapper, l'autre de devoir.
Recevoir le tumulte, s'accueillir dans la peine et tomber et mourir.
Abandonner.
Silence de l'instant dans la clarté de l'âme.
La joie pure jaillit aussitôt.
Je bénis l'immense pouvoir de la gratitude.

jeudi 2 juillet 2009

Le "-1"

Quand tu passes la porte du « -1 », tu peux mettre ton ego au placard. Pour naviguer ici, seul te servira ton cœur. Car ici, personne ne peut plus prétendre être quoi que ce soit. Ni toi, ni les gens dans leur lit. Non pas de le vouloir. C’est la maladie, la vieillesse, la douleur et la souffrance qui le veulent.
Moi, je sais et je ne sais pas pourquoi je suis là...Touchée, ébranlée… Il ne me faut pas cinq minutes pour pleurer cette fragilité et la mienne du même coup, probablement.
Corps meurtris, douloureux, que pas un bien portant dans ce monde ne pourrait supporter ; ecchymoses sur les bras, jambes aux plaies noires, maigreur extrême.
Tu ne peux voir que ces corps et n’importe quel autre que celui qui choisit de voir ce qui n’est pas visible, s’enfuira par réflexe. Et si tu es celui qui ne s’enfuit pas, tu plonges ton regard au-dedans de cet autre, qui est aussi toi, tu relies ton cœur à celui de l’autre, qui est aussi toi.
Ici, cachés derrière les murs qui protègent les bien vivants (ou qui se croient l’être) de leur vue, règnent l'anéantissement, le tragique, les besoins dans le lange, la démence.
C’est tellement fort que pour les mieux lotis, ceux qui bougent encore, ou qui sont « sauvés » pour cette fois et qui pourront repartir, on s’occupe avec une carte à écrire, quelques livres, la télé, la toilette, les médicaments et aussi nous, les bénévoles, qui offrons l’écoute à ceux qui veulent parler.
Puis, il y a les autres, les prostrés, qui gémissent parfois, qui respirent à peine, à qui l’on ne peut plus que tenir la main pour dire « je suis là ». Reliés à la vie par un mince fil, ils attendent sans plus rien dire.
Au « -1 », tout est à nu. Le cœur, les tripes. Une main qui touche une autre. Un sourire. Un peu d’eau. Une parole qui apaise.

Merci à Anne-Marie, l’ange de cette première journée aux soins palliatifs.

mardi 23 juin 2009

Le temps de la petite cafetière


Voici venu « le temps de la petite cafetière »
Le temps des petits déjeuners sans toi.
Heureusement, elle a une bonne tête un peu cabossée que j’aime bien,
A défaut de voir la tienne aux yeux gonflés de rêves et de sommeil.

Plutôt que de perdre mon regard dans le tien,
Ce sera vers le ciel et les arbres que je le tournerai.
Ils sont beaux eux aussi…
Leurs chants doux et calmes me berceront
Et qui sait, me donneront des nouvelles de toi ?

Voici venu « le temps de la petite cafetière »,
Qui sifflera sa mélodie caféïnée,
Accompagnée de la clope matinale (merci, sic !).
Ce ne sera plus cette drôle de mélodie, « syncopée » as-tu dit,
Composée de rythmes métaphysiques dès dix heures du mat !

Temps présent, au cœur ballotté,
Avec aussi forces vives et nez à l’aventure,
Est-ce un "au revoir, à bientôt ou adieu" ?
Inch Allah…

vendredi 12 juin 2009

Fondation

D’abord, un léger gémissement et une couleur ; rouge pâle presque rose. Puis, un râle rauque et faible et une crispation dans les mains et les pieds. Des mots : « J’ai peur...je ne veux pas sortir ». Un corps recroquevillé. Maintenant, je vois le petit personnage. Il est nu, vulnérable, dans une marée de rouge et de glaires blanches. Les chairs au tour de lui deviennent des lames coupantes. Il n’ose bouger. Sa seule perspective est de se tenir le plus petit possible, le moins existant possible. L’univers est menace et solitude. Le tréfonds du tréfonds de la vie, avant de naître : la peur d’exister. Docteur Jung, qu’en pensez-vous ?

mercredi 10 juin 2009

Félicie Dumoulin


Sur la place du village, elle sortait une chaise et s’installait sur le seuil de sa maison. Elle nous regardait, nous, les enfants qui jouions et elle souriait de nous voir. Son sourire était tendre et parfois taquin, avec les yeux qui pétillent comme si elle avait le même âge que nous. Elle avait de beaux yeux azurs, clairs et très purs. Elle était bonne comme la vie, comme quand on se sent relié à "plus grand que soi". Elle avait le goût des choses simples : cuisiner un bon repas avec les légumes de son jardin, tenir la maison propre, regarder un film comique à la télé… Une vie réglée comme une horloge, avec des rhumatismes plein le corps qui la faisaient souvent se plaindre des journées de pluie.
Je ne passais pas un jour sans la voir, sans aller grappiller quelques friandises ou un peu de sa cuisine que j’adorais (ah sa mayonnaise! ) mais au fond, que savais-je d’elle ? Etait-elle gaie ? Etait-elle triste ? Se sentait-elle seule de n’avoir pas eu d’enfant et d'avoir été veuve alors qu’elle était encore jeune? Quand elle parlait de son mari, je me souviens qu’une larme perlait dans son regard. Elle avait du l’aimer très fort. En tout cas, il lui manquait.
Nous, mon plus jeune frère et moi, aimions aller chez elle. C’était doux et chaleureux comme elle, avec parfois un brin de fantaisie aussi. Nous nous faisions du bien mutuellement : nous qui étions un peu ses petits-enfants et elle, un peu notre grand-mère. Mais c’était une époque (ou était-ce dans ma famille ou venant d’elle ? ) où les liens de sang primaient sur les liens de cœur. Une certaine distance devait rester entre nous.
Je l’ai revue des années plus tard. Elle avait du quitter sa maison dont elle ne pouvait plus s’occuper pour rejoindre le home pour personnes âgées du village. Elle devait y connaître tout le monde et c’était tout près de son ancien chez elle et puis il y avait l’église pas loin et une chapelle attenante au home. Car elle était très croyante, amoureuse même : de Jésus. "Bigote" disait mon père, lui, qui avait plutôt fait le choix de la bière pour se consoler.
La dernière fois que je l’ai vue, c’était dans sa petite chambre. Elle avait recréé son univers dans ce 10 m2. Mais quelque chose était brisé en elle. Elle se languissait de partir, plus ardemment encore. Elle se demandait si la mort ne l'avait pas oubliée. Elle me disait aussi « comme tu étais une gentille petite fille» en repensant à ces difficiles années de mon enfance. Nous étions très émues toutes les deux.
Toi aussi, Félicie Dumoulin, tu étais si gentille. Je le mesure à quel point seulement aujourd’hui. J’espère que, même si je n’en avais pas conscience, tu as senti tout l’amour que j’avais pour toi. Alors, je ne pouvais pas dire ces mots-là. Pudeur d'adolescente ? Je devais avoir dix-sept ans et toi nonante.
J’ai un immense chagrin ce soir de repenser à toi et puis je te demande pardon.
J’ai tellement honte de n’être pas venue te faire un dernier adieu lorsque tu as rejoint la terre qui t’avait enfantée. Et d’ailleurs, où étais-tu née ? Où avais-tu grandi ? Et ton mari, où l’avais-tu rencontré et à quel âge ? Etait-il gentil avec toi ? J'ai juste en mémoire une photo de toi, tu étais adolescente: tu apportais le lait aux gens dans le village avec une charrette et un grand chien blanc qui la tirait. C'était une autre époque !
Vois, je ne sais pas grand-chose de ton histoire mais j’ai bien connu ton cœur et la douceur de ta peau, comme celle d’une pêche. Je ne m’inquiète pas pour toi tant si grand était ton désir d’aller rejoindre l’au-delà. Je t’accompagne un instant là où tu es, si chère, si tendre, si aimée Félicie Dumoulin.